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Ammar Farhat et Zoubeïr Turki à «Art Dubaï»

* Le Violon Bleu présente à la 11ème session « Art Dubaï » des œuvres de deux peintres fondateurs de la peinture moderne tunisienne : Ammar Farhat et Zoubeïr Turki.

Il est devenu de plus en plus exceptionnel de pouvoir rassembler des œuvres d’art rares d’artistes, aujourd’hui, disparus et dont les travaux sont recherchés par le marché international, orientaliste surtout, ou même local. L’effort de montrer de telles œuvres aux experts et même aux amateurs, est méritoire. Le but ultime d’une telle manifestation reste de rassembler, tant qu’il est encore temps, des traces de l’accès de certaines sociétés arabes à l’expression artistique moderne. Ces traces risquent, cependant, aujourd’hui, d’être effacées. Certaines sont déjà perdues à jamais et il est urgent d’effectuer les mesures nécessaires pour sauvegarder par tous les moyens (constitution de collections muséographiques et autres étatiques ou privées) pour que la mémoire en garde l’essentiel pour les générations futures.

Ammar Farhat et Zoubeïr Turki ont vécu ensemble l’aventure artistique moderne de la Tunisie. Cette aventure a commencé dès le début du 20ème siècle. Elle continue aujourd’hui à travers des continuités mais aussi des ruptures caractéristiques des mouvements artistiques modernes et contemporains de notre époque.

L’exposition proposée par le Violon Bleu (Tunisie) dans le cadre prestigieux « d’Art Dubaï » vise donc à mettre en présence certaines œuvres de deux artistes tunisiens pionniers et de la même génération, qui ont participé chacun à sa manière à la fondation de la peinture moderne dans leur pays. Ces deux artistes sont : Ammar Farhat (1911-1987) et Zoubeïr Turki (1924-2009), sont deux artistes emblématiques d’une période caractérisée par l’émergence de l’art moderne en Tunisie.
Ammar Farhat et Zoubeïr Turki ont vécu ensemble l’aventure artistique moderne de la Tunisie. Cette aventure a commencé dès le début du 20ème siècle. Elle continue aujourd’hui à travers des continuités mais aussi des ruptures caractéristiques des mouvements artistiques modernes et contemporains de notre époque.
La production artistique de Ammar Farhat et de Zoubeïr Turki a pris la suite de la production des peintres pionniers tunisiens réalisée dans une ambiance coloniale française dominés sur le plan artistique par l’académisme mais surtout par l’orientalisme que certains qualifiaient de décadent.
Nous citerons parmi ces premiers artistes tunisiens sensibles à la peinture académique et orientaliste les peintres Ahmed Osman (à partir de 1850), Hédi Khayachi, Abdul, Abdelaziz Ben Raïs, Yahia Turki, Aly Ben Salem.

Un même monde, plastique en partage

Tous ces peintres ont été confrontés à l’art occidental et surtout à la peinture de chevalet à contenu orientaliste. Ammar Farhat et Zoubeïr Turki ont réagi presque de la même manière aux sollicitations de la peinture orientaliste, alors hégémonique sur la scène culturelle française, en Tunisie. Leur attitude critique nouvelle par rapport à la peinture pratiquée aussi bien par les peintres français établis en Tunisie que par les peintres tunisiens pionniers, n’a jamais fait de doute sur la voie qu’ils ont choisie qui a consisté à préconiser des solutions de rupture avec la peinture orientaliste affirmant ainsi la nécessité de préconiser les expressions de la spécificité et des particularismes culturels et artistiques d’un pays comme le leur. Le terrain de confrontation avec le colonialisme et l’orientalisme fut l’espace de la représentation de la médina, de ses rues tortueuses, de ses espaces sans perspective et de ses types humains pleins de vie, de gesticulation et même quelquefois de joie et de bonheur sans oublier les objets du patrimoine avec leurs couleurs, signes et symboles très particuliers.
Accompagnant cette confrontation, sans s’enfermer sur leur tradition et en refusant d’obtempérer aux prétentions universalistes de la culture coloniale réductrices, nos deux artistes ont milité à quelques années d’intervalles pour affirmer leur propre vision et rejoindre d’autres artistes démocrates, italiens, français, arabes et juifs pour créer dès 1949, un groupement d’intérêt artistique et professionnel. Le groupe de l’Ecole de Tunis. Ammar Farhat, suite au groupe des quatre et avec le groupe des 10, a participé à fonder le groupe de l’Ecole de Tunis. Zoubeïr Turki rejoignit en 1958 ce même mouvement et s’empara avec les peintres tunisois de sa direction effective confiée, d’abord, au peintre Boucherle et ensuite à Yahia Turki. Le monopole du groupe devint efficace socialement et financièrement puisqu’il monopolisa la vie artistique dans le pays.
Sur le plan artistique, les deux peintres, chacun à sa manière, possédaient en partage des attitudes aussi bien artistiques qu’au niveau de certains engagements esthétiques. Ils ont réaménagé les visions orientalistes décadentes qui consistaient à représenter d’une manière infériorisante les sujets « autochtones » arabes sous forme de mendiants ou de représentations avilissantes ou vulgaires, surtout lorsqu’il s’agit des postures féminines équivoques. Nos deux artistes ont développé des attitudes critiques par rapport à la représentation des espaces architecturaux, des représentations humaines ou de celles des signes et symboles qu’ils ont pu représenter sans compromission.
Les réactions et les créations développées par les deux artistes ont revêtu des aspects communs aux deux peintres, mais d’autres ont été élaborées d’une manière spécifique liée à leur formation artistique, à leur appartenance sociale et plus particulièrement à leur vision du monde et à leur choix artistique.

• Ammar FARHAT
Ammar Farhat est né en 1911, du côté de Béja. Rural, il a, pour des raisons économiques, vite abandonné avec sa famille, la campagne et a émigré à Tunis. De condition modeste, sans grands moyens, il vécut de petits métiers et de quelques débrouillardises. Il n’a jamais fréquenté l’école et se contenta de réaliser, en autodidacte, des travaux d’imitation de portraits d’acteurs égyptiens et autres travaux qu’il écoulait dans les « cafés ». C’est en 1940 qu’Ammar Farhat a commencé à exposer ses travaux. La fréquentation d’autres artistes, comme Fabre, du salon tunisien et le travail continu et l’accumulation des expériences artistiques, ont permis à Ammar Farhat de gagner en maturité et de présenter surtout pendant les années 60, un travail artistique spécifique de plus en plus personnel et performant l’éloignant de ses premières réalisations essentiellement lourdes et chromatiquement grasses massives.
Ammar Farhat a développé, avec l’accumulation de ses expériences avec la couleur et avec le dessin tout un système pictural sophistiqué spécifique très élaboré en rupture totale avec les représentations orientalistes.
Les touches de l’artiste ont été délestées de leur matière et avec des dessins et contours de plus en plus fins, la composition a atteint une grande transparence et une ambiance intense, limpide et essentialiste s’installe dans ses toiles surtout celles de grande dimension.
Le dynamisme des formes, des représentations dessinent des mouvements, des rythmes endiablés qui parcourent les tableaux. L’on sent naître des vibrations dans cette scénographie sublime.
L’hiératisme du début de la carrière du peintre laisse la place au mouvement, au rythme de la musique, et surtout ces sons et percussions de tambours et de la « zoukra » des « Stambali ».
La peinture de Ammar Farhat est traversée par la musique, par la vie avec ses sons, objets et ses vacarmes mais par des hommes simples sobres et besogneux, et ses femmes joyeuses des quartiers populaires et des ethnies noires marginalisées de la médina, de toutes les médinas de la Tunisie profonde.
Ammar Farhat a, en outre, lui-même vécu solitaire… avec sa peinture… ses toiles dans son atelier du quartier de la Rue Zarkoun.
Il a vécu de son travail d’artiste faiseur de tableaux. Il n’a jamais bénéficié de ces commandes de décorations, d’aménagements architecturaux, ou de réalisation de sculpture qui ont été octroyés aux artistes professionnels du groupe de l’Ecole de Tunis : Ammar Farhat est resté en dehors de tous les privilèges obtenus par certains artistes du groupe de l’Ecole de Tunis.

• Zoubeïr TURKI :
Zoubeïr Turki, né en 1924, à Tunis, est le fils d’un artisan tisserand de la Médina. Il est le frère de Hédi Turki, son aîné de 3 ans, qui est aussi un peintre.
Zoubeïr Turki est un citadin, un citadin jusqu’à la moelle. Il a fréquenté aussi bien l’école française que l’école traditionnelle de la Zitouna. Ensuite, pendant quelque temps, il fréquenta l’école des Beaux-Arts de Tunis, et après, celle de Stockholm, en Suède.
Son sens de l’observation, ses prédispositions au dessin, ont aiguisé son penchant vers l’expression de l’essentiel des représentations des objets et des hommes. Les lignes qu’il a toujours dessinées, sont continues, pleines et courbes. Les contours de ses dessins sont bien négociés. Ils sont, également, pleins, non séquencés et non torturés, mais homogènes très proches de Matisse.
Ils emprisonnent les couleurs qui s’inscrivent dans les formes bien orientales. Zoubeïr Turki n’est pas un coloriste, il est dessinateur émérite. Le talent de dessinateur lui a permis également de devenir le peintre de la Médina, non pas à la manière de Ammar Farhat, mais à sa manière spécifique, celle d’un « Beldi ».
Un « Beldi » truculent, sarcastique quelquefois, proche de la bonhomie, mais assez souvent critique acerbe à la limite de la caricature de ses amis de la Médina.
Le dessin chez Zoubeïr Turki est apparemment spontané et semble couler de source.
L’artiste a atteint cette facilité à travers des exercices intenses et un apprentissage très long. Ce talent est doublé, également par l’acuité et l’observation intense du monde qui l’entoure, de ces hommes qui faisaient son entourage et ces notables à double menton, de ces musiciens de la troupe du bey, de théologiens et muftis qu’il connaissait bien. Les dessins, les portraits de Z.Turki sont connus, identifiables et facilement reconnaissables.
La peinture de Zoubeïr Turki est faite essentiellement de portraits. Il ne s’intéressait pas à saisir à travers la couleur, les ombres et les lumières, les volumes… les généralités, les types, mais l’être dans son unicité, dans sa différence et dans son autonomie.
Dans ses portraits, Zoubeïr Turki ne cherche pas à idéaliser à symboliser ses personnages. Il reste que dans ses différents travaux de sculpture, il s’est pris lui-même comme modèle, surtout dans la sculpture d’Ibn Khaldoun, qu’il a exécutée avec d’autres sculpteurs (Hechmi Merzouk, Amor Ben Mahmoud). Cette sculpture s’est avérée être beaucoup plus un autoportrait qu’autre chose.
Malgré toutes ces exagérations mégalomanes, Zoubeïr Turki a joué un grand rôle dans l’ancrage de l’art dans la société en Tunisie, alors que ce pays en avait fortement besoin. Il reste qu’au niveau du soutien à l’art, Zoubeïr Turki a certes, participé à la structuration du secteur des arts plastiques. En tant que peintre professionnel, il a favorisé un peu trop ses amis du groupe de l’Ecole de Tunis, en les servant et en se servant lui-même, aux dépens des jeunes artistes de l’époque, provoquant chez certains, un sentiment d’injustice et beaucoup d’amertume encore toujours très vivace chez les artistes en Tunisie.
Zoubeïr Turki est resté, essentiellement, le peintre de la Médina, le peintre, le portraitiste des « Beldis ».

Valeurs esthétiques de l’Etat national naissant
Pour conclure, nous pouvons dire, à propos du groupe de l’Ecole de Tunis, que ce groupe qui a connu avant et après l’indépendance de la Tunisie, l’adhésion, de plus en plus, de nombreux artiste tunisiens, (16 membres officiels), a lui-même suscité l’association de beaucoup d’autres artistes surtout ceux formés à l’Ecole supérieure des Beaux-arts de Paris.
Le groupe de l’Ecole de Tunis, tout en monopolisant le marché de l’art privé et surtout étatique, a grandement participé à élaborer les valeurs esthétiques de l’Etat national naissant et par la même, autoproclamé son monopole professionnel et l’exclusivité de sa production sur celle d’autres artistes formés à l’Ecole des Beaux arts de Paris et d’autres écoles européennes.
Il reste que malgré ces dissensions, une sorte d’émulation a été lancée et a provoqué un dynamisme créateur dans le mouvement pictural tunisien qui a vu différentes démarches éclore pour enrichir les débats stylistiques et esthétiques entretenant des tendances nouvelles lettristes, figuratives libres, modernistes et contemporanistes.
Cette pluralité de voies, l’augmentation du nombre d’artistes, d’étudiants des 14 instituts supérieurs d’art est un acquis très important pour la Tunisie démocratique.

Houcine TLILI

Source: letemps.com.tn

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